| Contribution au débat sur un projet de nouveau manifeste anticapitaliste et révolutionnaire |
| Article paru dans le n° 107 de Débatmilitant |
Critiquer la marchandisation du monde,
c'est faire la critique du salariat
De toute part, les
contradictions d'un monde soumis au libéralisme impérialiste explosent
et se transforment en catastrophes. La "marchandisation du monde",
cette fuite en avant des grands groupes industriels et financiers vers toujours
plus de profits, apparaît de plus en plus clairement comme étant
au centre de toutes les contradictions, la cause première de la puissance
destructrice de la mondialisation libérale et impérialiste.
La dénonciation de cette marchandisation est un des points centraux du
débat politique actuel, et particulièrement de la discussion autour
du manifeste. La marchandisation du monde est-elle le fait d'un capitalisme
devenu "sauvage", inhumain, parce que soumis aux dictats du libéralisme ?
Peut-on imaginer une autre mondialisation, sur la base d'une économie
de marché régulée, débarrassée de l'injustice
des échanges ? La dictature des grands groupes capitalistes sur
l'ensemble de la vie politique et économique s'accompagne d'un pillage
à grande échelle des ressources. Le décalage toujours plus
grand entre la richesse d'une poignée de grands capitalistes et la misère
qui s'étend et s'aggrave pour l'ensemble de l'humanité est-elle
le résultat de ce vol, que permet la propriété privée
des moyens de production et d'échange ? Ou bien est-ce la logique
même du rapport d'exploitation qui définit le capitalisme, le salariat ?
Et, en conséquence, y a-t-il d'autre solution que de prendre le mal à
la racine ?
Ce texte souhaite contribuer au débat, en partant de ce qui fonde le
capitalisme, les rapports sociaux, le salariat.
Capital
ou travail, qui crée les richesses ?
Les capitalistes, c'est bien connu, font leurs profits en dormant. Mais ils
ne doivent pas ce miracle à une vertu particulière des capitaux
qu'ils investissent. Un capital n'a aucun moyen de se développer de lui
même, il faut pour cela, qu'il soit investi dans un processus de production.
Au sein d'une entreprise, qu'elle produise des biens ou des services, des produits
de consommation courante ou des biens d'équipement, les capitaux investis
dans les installations, les matières premières, l'énergie
nécessaire à la production et les salaires ne peuvent s'accroître
qu'à deux conditions : qu'une valeur nouvelle ait été ajoutée
au cours du processus de production et que le produit de ce processus de production,
devenu marchandise, trouve acquéreur. C'est la différence entre
la part de capital investie au début de cycle de production et l'argent
récupéré par le capitaliste par la vente de la marchandise
qui constitue le profit, accroissement de valeur généré
par le processus de production lui-même, et qui ne peut venir que du travail
des salariés.
La capacité de travail, manuel ou intellectuel, des salariés,
leur " force de travail " comme disait Marx, est achetée
par les capitalistes en échange d'un salaire. Ce salaire, sauf exceptions,
est à peine suffisant pour vivre. Et encore, pour beaucoup, à
condition de se priver, de n'acheter que l'indispensable. Il permet de vivre,
d'élever ses enfants, de récupérer des forces pour être
en mesure de retourner au travail le lendemain. En résumé, d'entretenir
et de renouveler la force de travail. Le salaire représente la valeur
de cette force de travail, transformée en marchandise.
En achetant à ses employés leur force de travail en échange
d'un salaire, le capitaliste acquiert le droit, tout à fait légal,
d'utiliser cette force de travail comme il le veut pendant une durée
de travail spécifiée par le contrat, et la propriété
de la totalité du produit qui en résulte.
Depuis longtemps, les progrès des techniques ont fait que les travailleurs
dans leur ensemble produisent, collectivement, bien plus de valeur que ce qu'il
leur faut pour vivre pendant le même temps. Mais ils devront se contenter,
en guise de paie, du minimum vital, tandis que les capitalistes empocheront
la différence, la plus-value, valeur du " surtravail ",
du travail gratuit extorqué en toute légalité. Les profits
capitalistes sont constitués par cette plus-value, écart entre
les salaires payés et la valeur réellement créée
au cours du processus de production.
Le salariat se présente comme un " libre contrat de travail "
entre citoyens " libres et égaux en droit ". Derrière
ce masque démocratique se cache le rapport d'exploitation qui fonde le
capitalisme, le salariat, source des profits.
La
force de travail, une marchandise, sur un marché mondialisé
Le rapport d'exploitation capitaliste fait de la force de travail une marchandise
et fait de chaque travailleur salarié un " prolétaire ",
qui " n'a rien d'autre à vendre, comme le disait Marx,
que sa force de travail ". La grande majorité de la
population n'a pas d'autre choix, pour assurer sa subsistance, que de travailler,
de " trouver un travail ", en fait, de trouver un
client, un capitaliste à qui vendre le seul bien qu'elle possède,
sa force de travail, autrement dit, ses idées, sa culture, ses savoirs,
son adresse, sa force musculaire. Ainsi, en plus d'être exploité,
le prolétaire est condamné à être en concurrence
avec ses frères de classe, sur le marché du travail, soumis à
la hantise permanente du chômage.
Au grand avantage des patrons qui en profitent pour faire pression à
la baisse sur les salaires. Car si le salaire représente la valeur de
ce qui est nécessaire à entretenir et renouveler la force de travail,
il est aussi directement opposé aux profits. La répartition entre
la part des salaires et la part des profits dans les richesses produites par
le travail est l'objet d'une lutte permanente entre les salariés et les
patrons, elle est le fondement même de la lutte des classes.
Le recul des salaires sous la pression des patrons n'a pour limite que la résistance
que la classe ouvrière, par sa solidarité de classe et ses luttes,
est en mesure de leur opposer. Au début des années 1980, les patrons
et les gouvernements des anciens pays industrialisés ont lancé
leur offensive " libérale " contre les classes ouvrières.
Profitant d'un rapport de force favorable, créé par la pression
du chômage, par la mise en concurrence des travailleurs à l'échelle
internationale grâce à l'ouverture des frontières à
la circulation des capitaux et des marchandises, la bourgeoisie des pays impérialistes
s'est attelée à reprendre aux salariés les acquis sociaux
que ces derniers avaient arrachés lors des périodes précédentes.
Au fil de ces années, seule la résistance des travailleurs, malgré
l'inertie des confédérations syndicales et la participation active
des partis de gauche à l'offensive des patrons, a ralenti la mise en
uvre d'un programme qui n'a pas d'autre but que de réduire, sous
toutes ses formes, la part des richesses produites revenant aux salaires, seule
façon d'augmenter la plus-value, la part qui revient aux profits.
Ces attaques sur le terrain économique s'accompagnent de la lutte idéologique
que mènent, en permanence, la bourgeoisie et ses représentants,
et qui trouve son écho dans les partis de la gauche gouvernementale et
les syndicats. Patrons présentés comme ceux qui "prennent
les risques", comme ceux "qui procurent du travail aux ouvriers",
comme ceux qu'il faut "aider à créer des emplois"
; "patriotisme économique", "intérêt
national", liberté de licencier présentée comme
une condition pour pouvoir embaucher, la liste est longue des discoursui n'ont
pas d'autre but que de masquer la réalité des rapports sociaux,
de tenter de donner un semblant de justification à l'offensive de la
bourgeoisie, d'inciter la classe ouvrière à la résignation,
à l'acceptation de "lois économiques" présentées
comme inéluctables et auxquelles nous serions condamnés à
nous soumettre.
Mais la réalité des rapports sociaux apparaît de plus en
plus clairement. Une minorité de parasites, s'appuyant sur le pouvoir
des Etats à leur service, impose sa loi à la grande majorité,
exploitant les uns, réduisant des millions d'autres, gigantesque "armée
industrielle de réserve", au chômage, à la misère.
La réalité des rapports sociaux, c'est une société
divisée en deux classes antagoniques aux intérêts inconciliables,
parce que basés sur un rapport d'exploitation.
Une
"insatiable soif de profits", inhérente au capitalisme lui-même
Pour récupérer leur mise et empocher leurs profits, les capitalistes
doivent vendre leurs marchandises. Ils sont en concurrence sur un marché
forcément limité. Pour l'emporter sur cette concurrence, il faut
baisser les prix, c'est-à-dire, pour maintenir les profits, baisser les
coûts de production de la marchandise, particulièrement le "coût
du travail", autrement dit des salaires.
Pour cela, ils usent de tous les moyens en leur pouvoir pour obtenir plus de
travail avec moins de salaire : augmenter les cadences, la flexibilité,
baisser les salaires, etc. Mais cette solution a des limites, se heurte à
la résistance des salariés, et une autre solution s'impose :
augmenter la productivité du travail, par la modernisation des équipements.
Le produit fabriqué demandant moins de travail, sa valeur est inférieure
au même produit fabriqué avec des équipements moins productifs,
il devient capable de gagner des parts de marché, et même de procurer,
pour un temps, un surprofit au capitaliste. Les autres capitalistes, pour éviter
la ruine, n'ont pas d'autre solution que de moderniser leur propre outil de
production, ou de retirer leurs capitaux pour les placer ailleurs.
Cette course en avant vers toujours plus de productivité, en même
temps qu'elle baisse la valeur des marchandises, baisse la part relative des
profits par rapport à la masse des capitaux investis, contraignant la
bourgeoisie à chercher en permanence de nouveaux terrains d'investissement
et à poursuivre son combat pour la baisse des salaires. Cercle vicieux
qui se nourrit et alimente des contradictions qui ne peuvent se résoudre
que par des crises, la destruction massive de forces productives matérielles
et humaines.
La lutte de classes permanente que mènent les patrons contre les salariés
pour réaliser le maximum de plus-value, la course à la productivité
et l'expansionnisme du capitalisme qui l'accompagnent inéluctablement,
constituent le soubassement de toute la vie sociale et politique entièrement
conditionnée par la lutte pour le partage des richesses.
La
mondialisation, c'est d'abord et avant tout la mondialisation du rapport d'exploitation
salarié
Ces 25 dernières années, les multinationales, à la recherche
d'investissements productifs pour leurs capitaux, ont démultiplié
le nombre de filiales, implantant des entreprises de production dans des parties
du monde qui en étaient jusqu'alors dépourvues, profitant d'une
main d'uvre extrêmement bon marché. L'ampleur des profits
ainsi réalisés a accéléré le phénomène,
au point que des pays pauvres, comme l'Inde ou la Chine, ont connu en quelques
années un développement extrêmement important. La Chine
est devenue " l'usine du monde ", premier exportateur de
produits manufacturés. Ce développement arrache des millions de
paysans à leurs terres pour en faire de nouveaux prolétaires,
provoquant l'exode vers les bidonvilles des grandes métropoles de millions
d'être humains à la recherche d'un travail salarié.
C'est là que réside la nature profonde de la mondialisation libérale
et impérialiste, sa véritable raison d'être : une prolétarisation
mondialisée par la ruine de la paysannerie et des petits producteurs.
Elle donne la possibilité, aux grands groupes industriels et financiers
internationaux, de disposer de millions de nouveaux salariés à
exploiter, à qui extorquer de la plus-value, à des taux d'autant
plus élevés que les salaires sont extrêmement bas. Cette
expansion considérable et extrêmement rapide de l'exploitation
capitaliste a contribué à soumettre l'ensemble de la planète
au cortège de contradictions qui lui sont inhérents. Loin de s'atténuer,
ces contradictions s'exacerbent, se transforment en catastrophes humanitaires,
écologiques, en misère, en guerres pour le contrôle des
sources d'approvisionnement en matières premières et en énergie,
sans lesquelles les mécanismes de production de la plus-value ne tourneraient
pas. Les saccages de la mondialisation ne sont autres que le produit du capitalisme,
étendues à l'ensemble du monde.
La " marchandisation du monde " n'est pas le fait d'un changement
de nature du capitalisme, qui serait devenu " sauvage ",
inhumain, parce que soumis aux dictats " libéraux "
des grands groupes financiers. Elle trouve sa cause première dans les
fondements même du capitalisme, des rapports sociaux reposant sur l'exploitation
salariée.
Le capitalisme n'est pas amendable, l'économie de marché ne peut
pas être régulée, les échanges ne peuvent pas devenir
" équitables " tant que le premier des échanges
entre les hommes, celui de leur travail, est l'objet d'une extorsion permanente,
qui constitue la base même de la violence sociale.
Eric
Lemel